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Le voisin important et saint Joseph



J'imagine, fort librement, l'atelier de Joseph, ouvert... un rayon de lumière effleure les cheveux de Jésus, penché sur un rabot que tient Joseph. Marie travaille aussi, en observant les deux avec un sourire, elle épluche je ne sais quoi. 
Soudain, un voisin fait irruption. Puisque l'atelier que j'imagine est toujours ouvert, les voisins de Nazareth ont pris leurs habitudes. Des pièces plus reculées de la maison préservent l'intimité de la Sainte Famille, et nous devrions en faire autant : personne dans les pièces retirées. Mais l'atelier est ouvert. Et nous pourrions nous inspirer : bienvenue dans l'atelier.
- Joseph, clame le voisin, richement vêtu. Sa main agite une bague en or sertie de grosses pierres semi précieuse qui attrapent, volent même le rayon de soleil paisible brusquement coupé par leur éclat fallacieux.
- Une pierre est dessertie, ces artisans de Jérusalem ne savent plus travailler. Peux-tu la remettre ? C'est urgent, je dois voir les autorités romaines. Je suis attendu. C'est important, extrêmement important.
Dans sa répétition du mot important, se constate facilement que l'important, c'est lui-même... Marie et Jésus esquissent un sourire. Joseph prend en main la bague et la pierre dessertie que le voisin important lui colle sous le nez, probablement pour souligner l'importance de la mission qu'il confie à Joseph.
- Je vais offrir cette bague en gage à celui qui l'ouvre les portes du palais. Tu vois, je monte, mon Joseph, je grimpe les échelons, je suis en vue. Et tu vas m'aider, me sauver, même!
Jésus penche la tête, soudain plus attentif et comme alerté. Joseph recule à la fois pour sauver son nez des gestes nerveux du voisin et pour éviter d'être éborgné par le cabochon. Le beau manteau plein de franges s'agite au gré des mouvements du riche marchand. Mais enfin le calme de Joseph le ramène à plus de componction. Sa voix se fait onctueuse.
- Joseph, ton atelier, tu me le vendrais ? Si tu deviens mon associé, tout le monde se rappellera de toi, tu marqueras l'histoire de Nazareth, avec ton nom accolé au mien. Et puis, tu sais que j'aime le travail parfait, je fais tout parfaitement, je mène mes affaires comme personne ici. Tu travailles pas mal, un des rares que j'estime!
Jésus et Marie regardent le voisin parfait avec un léger froncement de sourcil. Effectivement, tout chez lui est d'un brillant, d'un fini, d'un aboutissement visible et affiché. Sa coiffure, ses habits, il est même fardé. Comme sa perfection : elle est un fard qui contraste avec l'apparent désordre de l'atelier, la simplicité de la mise de Joseph.
Pendant que le voisin parle, Joseph a tranquillement remis la pierre dessertie en place, en quelques mouvements précis. Il l'a fait si vite qu'on pourrait croire qu'il n'a rien fait. 
 

- Non, Voisin, je ne suis pas à la hauteur de tes attentes : la perfection que tu vises est trop parfaite pour moi, trop en vue pour moi. Tu vas si vite dans ta progression que je ne peux suivre ton rythme dans les affaires, la production, et tout cela. Je ne peux pas te sauver, à part pour cette bague, ajoute Joseph avec un bon et calme sourire qui s'adresse d'ailleurs plus à Jésus et Marie. 
Au moment où Joseph rend sa bague au voisin, Jésus fait un geste maladroit : il attrape la bague comme pour la regarder, la fait tomber... et deux autres pierres semi précieuses se brisent au sol, rendant l'énorme cabochon inutilisable. 
Le voisin tempêta en des termes fort peu polis. 
- Ton fils est un incapable ! encore un de ces vauriens qui perdra notre nation face aux romains. Maladroit ! Tu se seras jamais personne, on ne te connaîtra jamais, tu resteras l'inconnu de Nazareth, pauvre et... et... miteux ! miteux, voilà ! Tu ne connaîtras jamais le prestige. Même ton travail sera oublié, avec ton petit atelier minable et inconnu ! Tu es incapable de t'agrandir, de viser plus haut, de conquérir Jérusalem et Rome !
Il en perdait toute dignité et ses gestes de colère menaçaient de renverser l'établi et les outils. Joseph dut le dédommager par une somme importante et la sainte Famille vécut cette année-là encore plus pauvrement. Le voisin répandit dans tout le village qu'à cause de Joseph et de son fils, qui ne deviendrait jamais un ouvrier parfait et qu'il n'embaucherait par conséquent jamais pour rien au monde, son ascension sociale et politique avait été freinée et même stoppée, à cause d'un rendez-vous rendu impossible.

- Jésus, pourquoi as-tu brisé sa bague et aussi ses ambitions ? demanda Joseph plus tard.

Jésus ne répondit rien. Mais peu de temps après, le nouvel associé du voisin, un marchand de Jérusalem, fut dénoncé aux autorités romaines pour corruption et trafic de bijoux servant à acheter de hauts fonctionnaires. On l'exécuta séance tenante. Et le voisin en réchappa, car ce jour-là, où sa bague et ses ambitions imprudentes avaient été brisées, il n'avait été au rendez-vous qui l'aurait condamné comme complice aux yeux des autorités romaines.

Parfois, Dieu brise nos "parfaites petites affaires", pour mieux nous protéger. Le voisin si important l'était vraiment aux yeux de Jésus, mais pas pour ses affaires. L'histoire ne dit pas comment il a rebondi, sa vie prenant un autre cours. Mais quand Dieu protège, ce n'est pas pour mener dans une impasse, mais pour ouvrir des horizons !

AC

Lundi 21 Septembre 2020
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