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Saint Joseph et le prédicateur Maudit (3).



Le père Gardien, tel que nous l'imaginons...( d'après un tableau de Rembrandt)
Le père Gardien, tel que nous l'imaginons...( d'après un tableau de Rembrandt)
Quand l’aube parut, les frères sortant de Matines se réunirent, pâles et défaits, dans la salle du chapître. ILs s’étaient couchés à jeun et la nuit, loin de porter conseil, n’avait fait que rendre leurs tourments plus amers. Le Père Gardien les mit au courant de l’échec de sa tentative et leur acccorda l’autorisation de donner chacun son avis sur la conduite à tenir en la triste circonstance. l’un proposa de vendre les objets du culte, l’autre déplora que l’on n’ait point doté le couvent de terre : au moins il y aurait quelques légumes à cultiver. Toutes ces remarques navraient le coeur du Père Gardian qui constatait avec effroi la profondeur du découragement semé dans les coeurs. Dans son angoisse, il invoqua encore Saint Joseph. A ce moment, un coup violent ébranla la porte extérieure du cloître. Le frère portier s’en alla ouvrir et revint précédant un moine de haute taille qui portait l’habit franciscain. On ne pouvait distinguer son visage, dissimulé sous le capuchon rabattu. D’une voix métallique qui fit tressaillir tout le monde, il souhaita la paix aux frères assemblés.

 


-Que le Seigneur soit avec vous, mon frère, répondit le Père Gardien. A votre habit, je vois que vous appartenez à l’ordre de notre père Saint François. Dites-nous votre nom et le pays d’où vous venez, avez-vous des nouvelles de l’ordre Séraphique, que deviennent nos frères mendiants de par le monde ?

-Mon nom et mon pays vous sembleraient bien étranges. Nommez-moi frère Subditus et sachez que c’est la volonté de Dieu qui m’amène.

-Soyez le bienvenu, frère Subditus. Vous voyez combien nous sommes dans une situation de dénuement tragique. Votre venue nous surprend en plein chapître pour savoir comment survivre en ces temps de famine. Nous ne savons pas même s’il ne va pas falloir nous séparer, avoua humblement le Père Gardien, tandis que les frères opinaient tristement du chef.

A ces mots, le frère Subditus redressa sa taille déjà haute. On vit briller sous le capuchon deux prunelles déjà étincelantes ; debout, les bras levés, il dominait le chapître entier. Et sa voix éclata comme la trompette du Jugement dernier :

-ô hommes de peu de foi ! Fils infidèles du Pauvre d’Assise. Où est votre confiance en la Providence ? Est-ce donc si facile de vous vaincre par le découragement ? Quelles proies sans défense et sans énergie ! Celui qui multipliait les pains ne peut-il envoyer ses Anges pour vous secourir ? Et si ce n’est assez de ses Anges, ajouta-t-il en regardant le Père Gardien jusqu’à le mettre mal à l’aise, ne peut-Il contraindre les Esprits des Ténèbres eux-mêmes à subvenir à vos besoins ?

La voix du moine inconnu était empreinte d’une émotion violente. Dans le feu du discours, le capuchon était retombé en arrière et l’on voyait son visage émacié aux traits durs. Le regard plongeait dans ceux de ses auditeurs qui se sentaient vrillés et jugés au point de baisser les regards ou de détourner la tête. Seul le Père Guardien ne rougissait pas.

-Repentez-vous mes frères, repentez-vous, car vous ne savez ce qui vous menace ! repentez-vous, vous à qui le repentir est encore permis ! Les sons semblaient sortir difficilement de la gorge du moine Subditus. Il se tut brusquement, l’air égaré. Dans le silence impressionnant qui suivit, les moines commençèrent à pleurer et à murmurer : " hélas, hélas, pécheurs que nous sommes !", et chacun se jetait dans les bras de son voisin, cherchant un appui fraternel. Le Père Gardien se jeta au pied de Subditus et voulut lui baiser les pieds, mais le sombre moine recula en frémissant.


 Dans son humilité, le Père gardien se méprit et crut que le frère s’écartait d’un pécheur tel que lui.

-Que faut-il faire, qu’avez-vous à nous dire de la part du Seigneur ?

Alors d’une voix rauque, le frère Subditus, baissant les bras, ordonna : 

-Que tous me suivent par les rues de la ville. Selon la tradition lancée par le pauvre d’Assise, vous convierez tous les habitants au couvent pour une crèche vivante au soir de Noël, et ceux qui viendront et aideront le couvent recevront…-ici, la voix de Subditus s’étrangla comme dans un sanglot-la bénédiction du Ciel. Mais, et ceci est un ordre, vous me laisserez choisir les personnages de la crèche. Alors le frère Subditus tourna les talons , se fit donner la cloche du frère quêteur, saisit la vieille besace des aumônes et s’élança vers la ville, suivit de tous les moines éberlués.
 

En ce 24 Décembre, la ville retentit de la voix tonitruante du frère Subditus, bientôt reprise en écho par les voix enthousiastes des moines. On frappait aux portes, on les enfonçait presque, au cri de : "La charité pour les moines ! Venez recevoir la Bénédiction du Ciel ! Venez à la crèche ce soir sur la place du couvent des Cordeliers ! Le frère Subditus ajoutait :

-La charité, pour l’obéissance à Dieu et le salut de vos âmes !

Et quand il disait ces mots, accompagnés d’un geste autoritaire, violent même, les bourses se déliaient, chacun était comme remué. Pains, fruits, légumes, pièces, emplissaient la vieille besace qui n’en avait jamais autant vu. Et les Bourgeois promettaient de venir recevoir la Bénédiction du Ciel à la Crèche des Cordeliers. Le moine énigmatique passait et repassait, et la foule étonnée entendait sa voix résonner avec des accents presque désespérés. Le père Gardien, quant à lui, priait Joseph et décidait de faire confiance : quelle crèche trouverait-on le soir au couvent ?


 Pourtant, déjà, des enfants et des jeunes gens venaient à lui, réclamant de pouvoir faire partie des personnages et d’être au plus près de ceux qui tiendraient les places de la Sainte Famille. Tout le monde voulait aider : on détacha un âne et un boeuf, on apporta une charette de paille, les familles voulaient jouer les Bergers…Soudain, toute la ville était en effervescence, les portes des maisons restaient ouvertes, tous le monde était dehors, discutant à qui mieux mieux de son rôle et de son costume à la crèche, et les familles nobles se targuaient déjà toutes d’avoir reçu la promesse du moine Subditus de tenir la place de la Vierge et de Saint Joseph, avec le dernier-né de la famille dans les bras. C’est ainsi que même les poupons les plus frêles furent emmaillotés de couvertures et emmenés par les rues et ruelles : toute la ville convergeait vers l’église des Cordeliers.
 

Quand la nuit fut complète, Subditus s’arrêta enfin lui aussi devant la place des Cordeliers qui rengorgeait de monde. Il ouvrit la porte de l’Eglise, et resta là, planté comme une statue, tremblant comme un fauve dompté et murmurant pour lui-même le seul nom qui le hantait : " Joseph ! Joseph !" Et il jeta la besace pleine au pied de la crèche dressée par les habitants dans le choeur des moines.
 

 


Saint Joseph et le prédicateur Maudit (3).

Une faible lueur illuminait les trois personnages installés de la manière la plus simple et la plus rustique. La Vierge Marie souriait sous son voile bleu, Joseph était penché sur le berceau, et l’on entendait le bruit léger d’un vagissement de nouveau-né. Peu à peu, la foule oublia Subditus, il avait comme disparu. Un silence très doux s’instaura dans la nef et les habitants de la ville se mirent à défiler pour voir leur crèche, recevoir la Bénédiction du Ciel. Pour n’en point douter, la bénédiction du Ciel se faisait sentir. Spontanément, la foule entonna des chants de Noël, les moines se rassemblèrent et chantèrent plus joyeusement que jamais dans leur vie de moine l’Office Divin, il ne faisait plus froid dans leur coeur et l’église était si pleine que des enfants tenant le rôle de bergers en vinrent tout naturellement à se percher sur l’âne et le boeuf. Le Père Gardien, monté dans la Chair qui dominait la nef, pleurait de joie, pressé de toute part par d’autres enfants qui l’avaient suivi pour échapper à l’écrasement de la foule silencieuse. Alors le bon moine remercia saint Joseph. Et au moment où son action de grâce montait vers le ciel, là, dans le choeur de l’Eglise, saint Joseph se redressa doucement de dessus le berceau, chercha du regard quelqu’un dans la foule, et l’ayant trouvé, prit l’Enfant dans ses bras, le cala bien contre sa robuste épaule et tenant la petite main divine, fit un geste de bénédiction en direction du père Gardien et de la foule.
 

Par la suite, la crèche vivante devint une tradition au couvent des Cordeliers. On ne revit jamais le mystérieux Subditus. Mais on érigea un beau vitrail en l’honneur de Saint Joseph et le couvent fut doté de terres. Les familles s’arrachèrent le privilège d’être le temps d’un noël ceux qui seraient la Sainte Famille, mais on ne sut jamais, malgré des traditions variées, quelle était la première famille à avoir eu cet honneur lors de l’inoubliable Noël du temps du Père Gardien, lequel s’en alla rejoindre Saint Joseph peu de temps après, laissant un monastère rengorgeant de vocations ferventes. Depuis, la Bénédiction du Ciel ne quitta plus le monastère, ni la ville qui fut épargnée par la peste et se dota d’autres couvents prospères.

 

Vendredi 4 Décembre 2015
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