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La Justice sociale


 

suite à Benoît XVI : "mondialiser la solidarité"

La Justice sociale et la loi naturelle

Le fondement de la Doctrine sociale de l’Eglise est ce qu’on appelle la loi naturelle et que toute personne de bonne volonté, attentive à la réalité, peut retrouver en écoutant et en éclairant sa conscience. Nous l’avons vu, l’Eglise se réfère sans cesse à cette loi naturelle, elle nous l’explique, s’en fait la garante et défend donc les droits de l’homme qui en découlent. Le pape Benoît XVI s’est lui aussi exprimé sur ce sujet en parlant du " droit naturel", de la loi naturelle et de la justice sociale en lien avec la Doctrine sociale de l’Eglise.

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et il est à parier qu’il y reviendra dans sa prochaine encyclique " Caritas in veritate". L’Eglise rappelle sans cesse que ces droits ne sont effectifs, que dans la mesure où les hommes se reconnaissent l’obligation de les respecter et ceci d’autant plus que notre société s’est organisée au fil des siècles et s’est parallèlement complexifiée. Dans l’encyclique « Mater et magistra » le pape Jean XXIII a montré à quel point d’interdépendance entre les diverses cellules de société sont arrivées les sociétés modernes.

La " chaîne" des " structures de péché"

Pensez, par exemple, aux conséquences potentielles, d’une grève d’électricité, qui serait totale et se poursuivrait plusieurs jours, si au même moment le carburant nécessaire au fonctionnement des groupes électrogènes n’était plus livré : arrêt de services de réanimation, de la chaine de conservation des aliments, paralysie de nombreux transports, ordinateurs en panne, feux de circulations éteints etc, etc…Nous évoquons là le fonctionnement technique et économique de la société. Mais le pape Jean-Paul II a montré que cette interdépendance se manifeste aussi dans le domaine moral : quand de nombreux hommes pèchent, il se constitue peu à peu des structures de péché, qui certes ne contraignent pas l’homme au mal mais le conditionnent en le faisant vivre dans une atmosphère empoisonnée, par le culte de l’argent et du sexe par exemple. L’expérience montre donc que, depuis le péché originel, l’homme pécheur contribue à sa mesure à la dégradation de la société, qui peut devenir elle-même de plus en plus oppressive vis-à-vis de l’homme. Ce constat réaliste va à l’encontre de la position développée par Rousseau au 18e siècle : « l’homme nait bon, c’est la société qui le pervertit. ». L’Eglise, elle, nous dit ; c’est le péché personnel des hommes qui, lorsqu’il se multiplie, engendre des structures de péché ; celles-ci à leur tour oppriment l’homme, le conditionnent au non respect du prochain et les droits de l’homme ne sont plus respectés.

la réaction des hommes justes

A l’inverse, l’homme juste est celui qui rend à Dieu et au prochain ce qui leur est dû. Si une société comporte beaucoup d’hommes justes, le prochain y est respecté dans ses droits et, de la même manière il peut y avoir une émulation dans le bien liée à l’exercice de la vertu chez les hommes. L’homme est un être unique et personnel, mais c’est également un être social, un être de relation, et l’exemple des uns n’est pas sans conséquence sur le comportement des autres. De ce fait, l’Eglise, dont la méthode définie dans la Doctrine sociale est voir, juger, agir, l’Eglise observe ce qui se passe, porte un jugement sur la manière dont les droits de la personne sont respectés, et pousse les chrétiens à agir pour que règne la justice dans la société, c’est-à-dire qu’elle les pousse à faire face à leurs devoirs.

Justice et théologie morale

Nous venons de prononcer le mot de justice. La justice est une vertu morale, ce qui confirme bien que la doctrine sociale de l’Eglise relève du domaine de la théologie morale. La justice est même une des quatre vertus que l’on appelle cardinales parce qu’elles sont fondamentales. Cette vertu nous permet une vie sociale harmonieuse car elle nous pousse à rendre à chacun son dû, à faire respecter le prochain, à nous dévouer dans une attitude de service pour faire précisément reculer l’injustice, l’exclusion, le vol, l’oppression, la diffamation etc… C’est la justice qui doit régir les rapports entre les personnes et la société ainsi que les rapports de personne à personne.

Justice commutative et justice distributive

On sait, ou du moins on devrait savoir, qu’il y a deux aspects complémentaires dans l’exercice de la justice ; on parle de justice commutative et de justice distributive.

Parlons de la première, la justice commutative. Quand il y a un échange entre deux personnes, physiques ou morales, il faut que chacun reçoive l’équivalent de ce qu’il fournit. L’employeur, par exemple, donnera un salaire et le salarié fournira un travail. Le salarié doit être juste c’est-à-dire correspondre bien à la valeur de la prestation et non être le reflet d’une prétendue « loi » du marché. A l’inverse, il y a des salariés qui ont tendance à se comporter comme si leur était payée la présence qu’ils ont dans l’entreprise et non le service qu’ils ont à y effectuer en quantité et qualité. Le devoir moral est donc à la fois du côté de l’employeur et du côté du salarié. La justice commutative traite de ces échanges, qui peuvent être des contrats de travail, des transactions commerciales, des échanges de service, du troc etc… On peut dire que les premières transactions commerciales relevaient du troc. « Tu sais chasser l’aurochs. Je sais tailler le silex. » Echangerais trois silex taillés contre une entrecôte d’aurochs. Quant au marché, il est le lieu où l’on crie les prix pour favoriser la possibilité d’une transaction, faisant correspondre une offre et une demande. Mais on ne saurait, sans injustice, parler d’une loi de marché, qui aboutirait à pénaliser celui qui, pour survivre, serait obligé de brader son offre à prix anormalement bas parce que la demande est faible.

repartition du bien commun : justice distributive

Quand nous approfondirons plus spécifiquement le domaine de l’économie, nous y reviendrons : l’Eglise n’est pas contre l’économie de marché, mais elle dit qu’au dessus de l’économie il y a la morale et que les lois entre guillemets de l’économie ne sauraient se situer au dessus ou en dehors de la loi morale. La justice, vertu cardinale, doit s’imposer à l’économie et nous venons d’en aborder un aspect qui est celui de la justice commutative qui règle les échanges entre les personnes. Quant à la justice distributive, autre aspect de la justice, elle va s’inquiéter de la manière dont est réparti le bien commun.

Equilibre entre justice distributive et assistanat

Et là, deux facteurs vont être pris en considération, la contribution de chacun et ses besoins, non pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre. En effet, il serait injuste que la répartition ne tînt pas compte de la contribution de chacun à l’élaboration du bien commun, en économie on a coutume de dire à la croissance du gâteau. Mais les besoins primaires matériels de tous doivent être satisfaits. Même si quelqu’un contribue peu à la croissance du gâteau, il a besoin de pouvoir se loger, se vêtir, se nourrir décemment. Pour prendre un vocabulaire actuel, il ne doit pas y avoir d’exclus. Mais à contrario, il ne faut pas faire des personnes des assistés permanents, qui quémandent sans arrêt sans offrir la moindre contribution au bien commun. Nous reviendrons sur ces questions, quand nous approfondirons les rapports entre la Doctrine sociale de l’Eglise et le monde de l’économie. Bornons-nous pour le moment à préciser que ceux, qui ont à rendre le service de l’autorité et qui donc portent la responsabilité de la répartition du bien commun, doivent comme dit le catéchisme de l’Eglise catholique (n°2236) exercer « la justice distributive avec sagesse, tenant compte de la contribution et des besoins de chacun et en vue de la concorde et de la paix. Ils veillent à ce que les règles et dispositions qu’ils prennent n’induisent pas les personnes en tentation en opposant l’intérêt personnel à celui de la communauté. »

justice légale

Mais il y a une autre justice, qui va régler, elle, les devoirs de la personne envers la société. On peut l’appeler justice générale mais on l’appelle plus communément la justice légale car c’est celle qui est relative aux lois. Le législateur juste va élaborer des lois qui seront favorables au bien commun et le citoyen juste se soumettre à ces lois de façon à contribuer à ce bien commun. On voit que toutes ces formes de justice sont complémentaires et veillent au respect des droits de l’homme comme à l’exercice par ces mêmes hommes des devoirs qu’ils ont envers les autres. Résumons-nous : les hommes ont des devoirs envers leur prochain et également envers la société. La société doit veiller à ce que les échanges soient équitables, à ce que chacun reçoive selon sa contribution mais également à ce que chacun puisse recevoir selon ses besoins essentiels, sans souffrir d’exclusion. Aucune des formes de justice ne doit s’opposer aux autres. Comme le dit Simone Weil dans « l’Enracinement », quand l’homme se retrouve coïncés entre deux obligations contradictoires, il ressent profondément un malaise, un désordre. C’est en ce sens, que Simone Weil affirme que l’un des besoins primordiaux de l’âme humaine c’est le besoin d’ordre, un ordre qui permette à chacun de faire face à ses devoirs sans qu’il y ait conflit inéluctable entre ces devoirs.

Justice sociale

Les papes depuis St Pie X et plus encore Pie XI, aiment à parler de justice sociale. Pour eux, la justice sociale combine les dispositions de la justice légale et de la justice distributive, tout en mettant comme préalable le respect de la justice commutative c’est-à-dire le caractère équitable des échanges, contrats et promesses. Comme le dit Mgr Guerry dans son ouvrage sur la doctrine sociale de l’Eglise (Mgr Emile Guerry,La Doctrine sociale de l’Église : Son actualité, ses dimensions, son rayonnement, lettre pastorale au clergé et aux militants de son diocèse, Paris, Bonne Presse, 1957.), « la justice sociale élargit et dépasse la justice légale. Elle concerne les rapports des citoyens envers le bien commun, soit dans leurs devoirs, soit dans leurs droits. D’une part, elle tend à faire respecter les droits naturels des membres de la communauté pour que ceux-ci soient en mesure d’accomplir leurs devoirs sociaux. D’autre part, elle incline les citoyens à rendre à la société ce qu’ils lui doivent afin que celle-ci soit en mesure de remplir sa mission envers le bien commun. »

Ne pas confondre l’essentiel et l’indispensable

Il est clair que le terme de justice sociale est d’autant plus utilisée par les papes, qu’il prend en compte le domaine de l’économie et donc le principe de la destination universelle des biens. La prospérité d’une société est certes liée à la taille du gâteau, mais le gâteau est fait pour permettre à tous les citoyens de vivre décemment et d’épanouir leur personne, ce qui implique une juste répartition des biens et des richesses. Mais attention à ne pas réduire le bien commun aux richesses matérielles. Nous l’avons bien précisé, les biens immatériels, spirituels, sont le plus essentiels. Il ne faut jamais confondre l’essentiel et l’indispensable. Primum vivere, d’abord vivre, disaient les anciens, et nous avons bien dit que le droit à la vie biologique était premier en ce sens qu’il ouvre la porte aux autres, c’est le domaine de l’indispensable. Mais la vie biologique n’est pas l’essentiel, puisque l’homme est destiné à la vie éternelle. C’est pourquoi le droit à la liberté religieuse est un droit essentiel. Nier la transcendance, dira Jean-Paul II, c’est réduire l’homme à devenir un instrument de domination, assujetti à l’égoïsme d’autres hommes ou à la toute puissance de l’Etat totalitaire. Les responsables, à quelque niveau que ce soit du bien commun de la cellule de société, sont ils ont la responsabilité, doivent s’efforcer de « tenir les deux bouts de la chaîne », assurer l’indispensable tout en préservant l’essentiel. Permettre aux hommes d’exister et parallèlement de parvenir au bonheur éternel.

L’amour au secours de la justice

Vous aurez remarqué que nous avons parlé à plusieurs reprises du bien commun et de responsables du bien commun. Vous avez bien saisi que ce bien commun, c’est ce qui fait à chaque niveau, qu’une communauté, famille, école, entreprise, association, hôpital, répond bien à ce qu’on est en droit d’attendre d’elle et, parallèlement, contribue à sa mesure à répondre aux besoins des hommes qui la composent ou sont en relation directe avec elle, besoins allant du matériel au spirituel. Nous reviendrons sur ces notions de bien commun, de responsabilité dans son élaboration et sa pérennité. Pour le moment, nous en restons au domaine général des liens entre droits et devoirs, et nous avons vu que la bonne réalisation des devoirs qui entrainent la satisfaction des droits implique la vertu morale de justice. Est-ce que la justice suffit pour que tout se passe bien ? Ce n’est pas sûr, puisque, nous l’avons vu, la justice distributive amènera les autorités à soutenir les plus démunis et même ceux qui ne contribuent pas autant qu’il le faudrait ou qu’ils le pourraient au bien commun. Du point de vue de ceux, qui contribuent le plus, cela pourrait être pris comme une injustice. Quand le malheur, intempéries, cataclysmes, guerres, famines, frappent des populations entières, on voit bien que la justice, vertu morale, a besoin d’être stimulée, d’être sublimée. Et c’est l’amour, la charité, vertu théologale, qui vient au secours de la justice. Entre la charité, don divin, et la justice vertu morale, nous verrons que la vie en société fait appel à une vertu sociale, la solidarité dont Jean-Paul II a dit dans Sollicitudo rei socialis, qu’elle était une vertu chrétienne et qu’on pouvait entrevoir entre elle et l’amour chrétien de nombreux points de contact.

Justice et charité

Mais revenons si vous le voulez bien, sur les rapports entre justice et charité. De même que le Christ n’a pas aboli la loi donnée à Moïse mais qu’Il l’a accompli par les deux commandements de l’amour, on peut dire que la pratique de la charité non seulement ne contredit pas la justice mais qu’elle l’accomplit. L’amour, c’est la moindre des choses, exige que la justice soit satisfaite mais il va plus loin et, pour le bonheur des hommes, on peut dire que la justice appelle au secours la charité. Comme le disait Pie XI, dans Quadragesimo anno, ( Paris, Bonne Presse, 1931) « l’exercice de la charité ne peut-être considéré comme tenant lieu des devoirs de justice qu’on se refuserait à accomplir. Mais, quand bien même chacun aurait obtenu tout ce à quoi il a droit, un champ bien large resterait ouvert à la charité. » Pie XII, un peu plus tard, dénonçait l’erreur qui consiste à dissocier la justice de la charité et les évêques, réunis en synode en 1971, confirmaient à nouveau la position de l’Eglise dans leur déclaration « Justitia in mundo. » . « L’amour du prochain et la justice sont inséparables. L’amour est avant tout exigence absolue de justice….et la justice n’atteint sa plénitude intérieure que dans l’amour. »

La solidarité

Ceci dit, parlons maintenant de la nécessaire solidarité. Jean-Paul II nous met en garde contre une contrefaçon de la solidarité, qui serait réduite à un attendrissement superficiel, à un vague sentiment de compassion, pour les maux subis par des personnes proches ou lointaines. Benoît XVI prépare une encyclique qui visiblement parlera de cette solidarité et même de cette " mondialisation de la solidarité" expression qu’il a employée pour annoncer son encyclique à paraître.

La solidarité suppose l’engagement déterminé de travailler au bien commun, loin d’un désir de profit ou d’une soif de pouvoir. A Gdansk en 1987, il précisera que cette solidarité exprime à un niveau fondamental les liens qui doivent unir les personnes et les peuples ajoutant qu’elle représente une force, un facteur de progression pour la mise en œuvre de la justice et de l’édification de la paix, selon ce qu’il appelait le principe de « tous avec tous, tous pour tous ». Et le catéchisme de l’Eglise Catholique (n°1939) le formule très clairement à son tour : « le principe de solidarité, énoncé sous le nom d’amitié ou de charité sociale est une exigence directe de la fraternité humaine et chrétienne. » et d’ajouter qu’elle concerne les pauvres entre eux, les riches avec les pauvres, les travailleurs entre eux, les employeurs et les employés, les nations et les peuples et qu’elle va au-delà des biens matériels. La paix du monde en dépend pour une part. Il est clair que la vertu de solidarité s’oppose à l’égoïsme, à tous les corporatismes, aux nationalismes, à toutes formes d’individualisme qui ont, hélas, prospéré dans les pays les plus riches et qui sont autant de déficiences graves dans l’amour du prochain. C’est pourquoi Jean-Paul II insiste sur l’importance de la conscience religieuse car à la lumière de la foi, le prochain devient l’image vivante du Christ, frère de tous les hommes, fils d’un même Père et son successeur reprend le flambeau.

Pratiquer la justice

Autrement dit, l’Eglise appelle tous les hommes de bonne volonté à pratiquer la justice, elle les incite à la solidarité humaine. En même temps, elle rappelle aux chrétiens que la justice est pour eux une obligation morale grave ainsi que la solidarité mais que justice et solidarité prennent une tout autre dimension quand elles sont nourries d’amour chrétien, cet amour remplissait les païens d’admiration, dans les débuts de l’ère chrétienne, et qui fut à l’origine de beaucoup de conversions. C’est la raison pour laquelle les papes depuis des dizaines d’années appellent de tous leurs vœux à l’édification d’une civilisation de l’amour. Il ne s’agit surtout pas d’un rêve idéaliste mais bien au contraire d’une action patiente, persévérante, réaliste, des chrétiens partout où ils se trouvent en union avec tous les hommes de bonne volonté. Cette action requiert générosité personnelle, audace dans l’innovation et discernement prudent à la fois en ce qui concerne les priorités et en ce qui concerne les alliances. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis et le combat passé entre l’idéologie nazie et l’idéologie communiste l’a bien montré. De même l’individualisme libertaire et le collectivisme totalitaire sont les deux faces d’une même médaille, le matérialisme a-moral : dès la première encyclique Rerum Novarum de 1891, Léon XIII avait montré que les chrétiens devaient éviter comme la peste de se faire contaminer par l’un ou l’autre de ces fléaux. Jean-Paul II, 100 ans après, confirmait la vision prophétique de Léon XIII.

Conclusion

En conclusion, nous avons montré que, c’est au nom de la charité, que l’Eglise se mêlait de la vie de la société. Nous avons vu que les changements du XIXe siècle l’avait amenée à élaborer, une véritable doctrine en la matière et que le fondement en était la loi naturelle, notion accessible à tout homme de bonne volonté, à condition qu’on l’éclaire. C’est au nom de cette loi naturelle, que l’Eglise précise ce que sont les droits de l’homme. Réalistement elle constate que les droits ne sont respectés que si tous les hommes se reconnaissent des devoirs, des obligations. Dès lors elle rappelle à tous, chrétiens ou non, que la satisfaction de ces devoirs implique la pratique de la justice, celle de la solidarité et plus encore qu’elle appelle à l’amour du prochain.


Notes

[1] DISCOURS DU PAPE BENOÎT XVI AUX PARTICIPANTS À L’ASSEMBLÉE PLÉNIÈRE DE L’ACADÉMIE PONTIFICALE DES SCIENCES SOCIALES

Salle du Consistoire Lundi 4 mai 2009

Chers frères dans l’épiscopat et dans le sacerdoce, Mesdames et messieurs,

Alors que vous vous réunissez à l’occasion de la quinzième assemblée plénière de l’Académie pontificale des sciences sociales, je suis heureux d’avoir l’occasion de vous rencontrer et de vous exprimer mon encouragement pour votre mission d’exposer et de diffuser la doctrine sociale de l’Eglise dans les domaines du droit, de l’économie, de la politique et des diverses autres sciences sociales. En remerciant la professeure Mary Ann Glendon pour ses aimables paroles de bienvenue, je vous assure de mes prières afin que les fruits de vos débats continuent de manifester la pertinence éternelle de la doctrine sociale de l’Eglise dans un monde en rapide mutation.

Après avoir étudié le thème du travail, de la démocratie, de la mondialisation, de la solidarité et de la subsidiarité en relation à la doctrine sociale de l’Eglise, votre Académie a choisi de revenir à la question centrale de la dignité de la personne humaine et des droits humains, un point de rencontre entre la doctrine de l’Eglise et la société contemporaine.

Les grandes religions et philosophies du monde ont éclairé certains aspects de ces droits humains, qui sont exprimés brièvement dans la "règle d’or" qu’on trouve dans l’Evangile : "Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement" (Lc 6, 31 ; cf. Mt 7, 12). L’Eglise a toujours affirmé que les droits fondamentaux, au-delà des différentes façons dont ils sont formulés et des différents degrés d’importance qu’ils peuvent avoir dans les divers contextes culturels, doivent être soutenus et reconnus de façon universelle, car ils sont inhérents à la nature même de l’homme, qui est créé à l’image et ressemblance de Dieu. Si tous les êtres humains sont créés à l’image et ressemblance de Dieu, ils partagent une nature commune qui les lie les uns aux autres et qui exige un respect universel. En assimilant l’enseignement du Christ, l’Eglise considère la personne comme "la plus digne de la nature" (Saint Thomas d’Aquin, De potentia, 9, 3) et enseigne que l’ordre éthique et politique qui gouverne les relations entre les personnes trouve son origine dans la structure même de l’existence de l’homme. La découverte de l’Amérique et le débat anthropologique qui a suivi en Europe aux xvi et xvii siècles a conduit à une conscience renouvelée des droits humains en tant que tels, et de leur universalité (ius gentium). L’époque moderne a contribué à façonner l’idée que le message du Christ - étant donné qu’il proclame que Dieu aime chaque homme et femme et que tout être humain est appelé à aimer Dieu librement - montre que chacun, indépendamment de sa condition sociale et culturelle, de par sa nature même, mérite la liberté. Dans le même temps, nous devons toujours nous rappeler que "la liberté a donc besoin d’être libérée. Le Christ en est le libérateur" (Veritatis splendor, n. 86).

Au milieu du siècle dernier, après les grandes souffrances provoquées par les deux terribles guerres mondiales perpétrées par des idéologies totalitaires, la Communauté internationale a acquis un nouveau système de droit international fondé sur les droits humains. Elle semble avoir agi en cela en conformité avec le message que mon prédécesseur Benoît xv proclama en appelant les belligérants de la première guerre mondiale à "transformer la force matérielle des armes en force morale du droit" ("Note aux chefs des peuples belligérants", 1 août 1917).

Les droits humains devinrent le point de référence d’un ethos universel commun - tout du moins dans les intentions - pour la majorité de l’humanité. Ces droits ont été ratifiés par presque tous les Etats du monde. Le Concile Vatican II dans la déclaration Dignitatis humanae, ainsi que mes prédécesseurs Paul VI et Jean-Paul II, ont proclamé avec force le droit à la vie et le droit à la liberté de conscience et de religion comme étant au centre des droits qui découlent de la nature humaine elle-même.

Ces droits humains ne sont pas, à proprement parler, des vérités de foi, bien qu’ils soient identifiables - et même pleinement portés à la lumière - dans le message du Christ qui "manifeste pleinement l’homme à lui-même" (Gaudium et spes, n. 22). Ils reçoivent une confirmation supplémentaire de la foi. Toutefois, il est évident que, vivant et agissant dans le monde physique comme des êtres spirituels, les hommes et les femmes constatent la présence diffuse d’un logos qui leur permet de distinguer non seulement entre le vrai et le faux, mais aussi entre le bien et le mal, le meilleur et le pire, la justice et l’injustice. Cette capacité à discerner - cette action radicale -, rend chaque personne capable de comprendre le "droit naturel" qui n’est rien d’autre que la participation au droit éternel : "unde… lex naturalis nihil aliud est quam participatio legis aeternae in rationali creatura" (Saint Thomas d’Aquin, ST, I-II, 91, 2). Le droit naturel est une orientation universelle qui peut être reconnue par chacun, sur la base duquel tous les peuples peuvent se comprendre et s’aimer les uns les autres. Les droits humains sont donc en ultime analyse enracinés dans la participation de Dieu, qui a créé chaque personne humaine en la dotant d’intelligence et de liberté. Si l’on ignore cette solide base éthique et politique, les droits humains demeurent fragiles, car ils sont privés de leur ferme fondement.

L’action de l’Eglise en vue de promouvoir les droits humains est donc soutenue par une réflexion rationnelle, de façon telle que ces droits peuvent être présentés à tous les peuples de bonne volonté, indépendamment de toute appartenance religieuse. Toutefois, comme je l’ai observé dans mes encycliques, d’une part, la raison humaine doit être constamment purifiée par la foi, dans la mesure où elle est toujours menacée par un certain aveuglement éthique provoqué par des passions désordonnées et des péchés ; et, d’autre part, dans la mesure où les droits humains ont besoin d’être réappropriés par chaque génération et par chaque personne, et dans la mesure où la liberté humaine - qui procède d’une succession de choix libres - est toujours fragile, la personne humaine a besoin d’une espérance et d’un amour inconditionnels qui ne peuvent être trouvés qu’en Dieu et qui conduisent à participer à la justice et à la générosité de Dieu envers les autres (cf. Deus caritas est, n. 18 et Spe Salvi, n. 24).

Cette perspective attire l’attention sur certains des problèmes sociaux les plus critiques des dernières décennies, tels que la conscience croissante - qui est apparue en partie avec la mondialisation et la crise économique actuelle - d’un contraste flagrant entre l’attribution égale des droits et l’accès inégal aux moyens de jouir de ces droits. Pour les chrétiens qui demandent régulièrement à Dieu de "nous donner notre pain quotidien", c’est une tragédie terrible qu’un cinquième de l’humanité souffre encore de la faim. Garantir des réserves de nourriture adéquates, tout comme la protection des ressources vitales telles que l’eau et l’énergie, exige que tous les responsables internationaux collaborent en vue de manifester leur volonté d’œuvrer de bonne foi, en respectant le droit naturel et en promouvant la solidarité et la subsidiarité avec les régions et les peuples les plus faibles de la planète, comme étant la stratégie la plus efficace pour éliminer les inégalités sociales entre les pays et les sociétés et en vue d’accroître la sécurité mondiale.

Chers amis, chers membres de l’Académie, en vous invitant, dans vos recherches et dans vos débats, à être des témoins crédibles et cohérents de la défense et de la promotion de ces droits humains non négociables, qui sont fondés sur le droit divin, je vous donne de tout cœur ma Bénédiction apostolique.


Mercredi 3 Mars 2010
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